Chapitre 2 : Accrobranche, tectonique et le ballet des astres

« Alors ici, récapitulons, nous sommes sur le glacis, ensuite on a l’escarpe, la contrescarpe. Sur la contrescarpe, il y a un reste d’escalier, qui permettait aux défenseurs postés sur le chemin couvert de revenir dans le donjon, par les portes situées au coin des orillons. Autrefois, il y avait un passage en bois, ça s’appelle un pas de souris. Ainsi, les soldats qui devaient vite rentrer pouvaient le retirer sans que l’ennemi le suive.
Voyez ici, les roches sont plissées et redressées à 90°. On a donc toute l’histoire de la roche, en frise chronologique horizontale. Il y a des zones où la roche est plus érodée, car elle est plus fragile. Il s’agit de la marne. C’est quoi la marne ? C’est une roche qui contient des sédiments avec des végétaux. La marne est fragile. Le calcaire subsiste.
Alors, comment dater ces roches ? Il faudrait quelque chose qui change de manière régulière, non ? Qu’est-ce qui change de manière régulière sur Terre ? »
On cherche un peu, on se creuse la tête. Les glaciations ?
Jean-Pierre nous sourit et nous annonce avec malice :
« Il n’y a rien qui change de manière régulière sur Terre. Il faut chercher dans le ciel. Les astres, oui. C’est ça. Eh bien, des idées ? Alors. La seule chose qui change régulièrement, ce sont les astres. Tous les 29000 ans, il y a une variation de la position de l’axe de rotation de la Terre sur le plan de l’écliptique, le plan contenant l’orbite que décrit la Terre autour du Soleil. Et ça, on le voit dans la roche. Sans les calcaires en gros bancs, la Bastille serait partie avec le glacier. Le fort a été construit principalement avec ces pierres locales. Un banc ? Ah, je vous explique, un banc c’est une strate géologique. Ici, c’est du calcaire tithonien, c’est du jurassique. »
Là, une nana se casse la figure dans le parcours d’accrobranche au-dessus de nos têtes, la gravité la faisant revenir en arrière, sa jambe venant taper chaque rondin de bois… On a mal pour elle.
Autrefois, alors que les géologues ignoraient tout de la tectonique des plaques et n’avaient pas encore emboîtés mentalement l’Afrique et l’Amérique du Sud, ils expliquaient la création des montagnes par la gravité. Comme quoi, elle fait bien des choses cette loi universelle.
On suit nos guides jusqu’au sommet d’où on admire le panorama, avec vue sur le Mont Blanc, seul mont enneigé de toute la chaîne.
Jean-Pierre sort son micro pour se faire entendre au milieu de la foule.
« On a sous les yeux les trois types de roches qui existent sur Terre. Vous connaissez ? Roches magmatiques, ou plutoniques, du dieu des Enfers ou encore cristalline. Il s’agit de toute cette partie-là, le Mont Blanc, Grand arc, Lauzière, Belledonne, puis les Alpes du Sud, le Mercantour. Ce sont des roches imperméables. L’eau ruisselle. Les roches ont été érodées par le glacier. Il y a plein de lacs là-bas. C’est donc la première sorte de roche. Ensuite, la deuxième, une idée ? Oui, les roches sédimentaires, très bien. C’est la Chartreuse, et le Vercors. On a des couches de marno-calcaire et de calcaire peuvent faire plusieurs mètres d’épaisseur. Voyez le pli de Sassenage. On a ici une couche de calcaire de 400m d’épaisseur. C’est du calcaire urgonien. Au mont Saint-Eynard, la roche est plus ancienne. Chamechaude, c’est du calcaire urgonien également. Bon alors, le troisième type de roche ? Les roches alluvionnaires, oui. C’est le dépôt du résultat de l’érosion. A Grenoble, c’est exceptionnellement épais. En gros, Grenoble repose sur les galets du Drac. C’est la ville la plus plate d’Europe ! »
« D’Europe ? » demande quelqu’un. « De France, oui peut-être, mais d’Europe ? »
« On va dire d’Europe. » répond Jean-Pierre en souriant. « La seule route en pente, c’est la route qui monte au Rabot. »
Chapitre 3 : Le plus grand mensonge de l’histoire !
Il nous parle de la ville.
« Grenoble a été fortifiée pendant 17 siècles. Je dis bien 17 ! Regardez les toits, quelles différences est-ce que vous pouvez constater ? »
Il nous montre la vieille ville et ses petits bâtiments aux toits rouges arborant de nombreuses cheminées. C’était là où se trouvait la ville romaine. Puis, autour, on constate une différenciation formelle et fonctionnelle. La place de Verdun est entourée par la préfecture, l’ancien cercle militaire, l’ancien musée-bibliothèque, l’hôtel des troupes de montagne, le palais de l’université et le tribunal administratif, pratiquement aucun particulier. A proximité, il y a l’hôtel de ville, la métropole et la région. C’est la concentration des pouvoirs et des emplois.
« Il y a peu de parcs, sauf le jardin de ville car c’est là que donnait la résidence de Lesdiguières. Les toits d’ardoise, c’est un signe de richesse. L’ardoise vient de l’Oisans. Voyez les grands boulevards qui vont du Drac au pont de Chartreuse. A la base, c’est un terme militaire. Puis, au-delà du quartier Berriat, les grands immeubles. »
Philippe se lance alors dans une opération de la plus grande importance. Il s’agit de nous révéler le plus grand mensonge de l’histoire ! On s’agglutine autour de lui, écoutant avec intérêt. Il pointe son doigt vers le drapeau du Dauphiné qui danse dans le vent au-dessus de nos têtes.
« J’ai trouvé une plante dont je peux vous parler, même ici ! Quelle est la plante sur le drapeau ? »
Tous répondent, sûrs d’eux, en bons élèves :
« Le lys. La fleur de lys. »
Philippe nous détrompe :
« Le lys ? Non ! On croit que c’est un lys mais en réalité il s’agit d’une autre plante… En 507, Clovis est acculé contre la Vienne par les Visigoths. Là, une biche passe à gué. Et alors, ils trouvent dans l’eau, une iris des marais. Ils décidèrent alors que cette fleur serait l’emblème de la royauté. Voilà, une petite iris des marais… Et on croit que c’est un lys, mais non ! »
Jean-Pierre nous explique encore des anecdotes plus que surprenantes… Les Grenoblois ont payé toutes ces fortifications de la Bastille. Mais elle n’a jamais été attaquée ! Ou presque… La seule fois où elle a été attaquée, c’était en juillet 1944, par des Français, alors qu’elle était occupée par des Allemands. Ces Allemands qui s’entraînaient à tirer des arbres sur le glacis, tellement qu’un des arbres en est mort…
Alors que l’on descend les marches pour rejoindre le jardin, Philippe s’arrête pour nous parler d’un cèdre. Il existe le cèdre du Liban, le cèdre de l’Atlas…
« Les premiers cèdres sont plantés à Paris pour le roi. Il est intéressant car imputrescible. On en fait des poutres de charpente, des meubles, on le recouvre de feuilles d’or dans les bâtiments religieux. A cette époque, il y a une folie générale à aller chercher de nouveaux arbres. Plein d’expéditions sont lancées dans les années 1700. Aujourd’hui, les forestiers font des plantations de cèdres dans le Lubéron, à 700m d’altitude, pour la production de bois, car il y a désormais le climat du Maroc, et donc le cèdre de l’Atlas peut pousser. »
Il nous partage une vérité générale avec humour et sérieux :
« Les végétaux les plus vieux ont poussé dans des conditions extrêmes. Si les conditions sont trop bonnes, les végétaux ne vivent pas bien longtemps. Quand on est vieux, en fait on est stressé toute sa vie ! »








